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APHRODITE 1 - 2


Chapitre 9

L'ARPENTEUR DES TÉNÈBRES

Je suis l'animal fatal à celui qui le frôle. J'ai deux cornes et une queue que je tortille en l'air. Mes cornes se nomment l'une la violence, l'autre la haine. Le stylet de ma queue s'appelle poinçon de la vengeance. - Le scorpion selon une légende malienne

- « A qui le tour maintenant ? demanda Hestia à Apollon.
- Tu veux parler des Armures d'Or j'imagine ? En principe, c'est le Scorpion.
- Le Scorpion...
répéta-t-elle pour elle-même. J'espère en tout cas qu'il sera moins... remuant que le Taureau !
- Je l'espère aussi, je n'ai pas envie d'être secouée comme un prunier une seconde fois !
dit Aphrodite.
- C'est sûr que tu préfères être secouée d'une autre façon, ma jolie ! dit Pan d'un air goguenard. »

Elle lui lança un coussin que le Dieu-Bouc évita avec adresse, puis après lui avoir tiré la langue, il alla rejoindre son « troupeau » en sautillant. Soupirant, la belle de l'Olympe reporta toute son attention sur ses magnifiques cheveux blonds qu'elle finit par remettre en ordre. Elle prit alors un miroir et se regarda dedans...

- « Je me demande si des tresses ne m'iraient pas mieux finalement... » dit-elle tout haut.

Artémis qui l'observait depuis un petit moment ne put s'empêcher de lui lancer sur un ton moqueur :

- « Tu peux très bien en couper une bonne partie, comme ça tu perdras moins de temps à les refaire !
- C'est ça ! Et pourquoi pas une coupe comme les militaires tant qu'on y est ?! J'aurais belle allure !
- La chose pourrait être amusante, en effet...
- Avec des cheveux courts ou longs, Aphrodite sera toujours resplendissante
! déclara Apollon qui avait écouté d'un air amusé ce dialogue.
- Le compliment est gros, mais je l'accepte avec plaisir ! roucoula l'intéressée en lui faisant un beau sourire, accompagné d'une oeillade éloquente...
- Sincèrement, reprit Artémis d'un ton sérieux, je n'arrive pas à comprendre comment tu peux consacrer autant de temps à des futilités comme ta coiffure ou ton maquillage...
- Ma chérie, il est bon de savoir être futile de temps à autre, cela évite, par exemple, de se prendre trop au sérieux... Et puis, tu peux parler avec tes parties de chasse, dans le genre inutile on ne fait pas mieux !

- Au moins c'est une dépense d'énergie saine !
- Il y a des façons plus agréables de dépenser son énergie... Tu devrais essayer !
- Jamais !!
cracha-t-elle avec mépris et dégoût. »

Aphrodite préféra ne plus rien dire : elle n'avait pas envie que cette conversation dégénère en dispute. « N'empêche, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'elle peut être butée ! ». Elle se tourna vers son fils Eros (1), qui était assis non loin d'elle et une pensée amusante lui traversa l'esprit : « Je devrais peut être lui demander de tirer une des ses flèches (2) sur Artémis, cela pourrait être une expérience intéressante... »

Comme l'avait prédit Apollon, un halo doré entoura le coffre sacré du Scorpion, signe que l'Armure manifestait sa volonté. Quand Athéna eut achevé le rituel et que le couvercle se rabattit, il y eut un grand silence, pareil à celui que l'on pouvait trouver au sein des forêts les plus sauvages ou au coeur des déserts les plus brûlants, là où la présence de l'homme ne se faisait pas sentir... Ce silence n'était pas naturel : on eut dit qu'il émanait de l'urne ou plus précisément que ce qui se trouvait à l'intérieur, absorbait les sons... Puis d'épaisses volutes de fumée noire sortirent du coffre sacré, et se mirent à former dans les airs l'image d'un scorpion de taille gigantesque à la carapace noire et luisante et aux yeux rouges, brillants comme des escarboucles. Au bout d'un moment, l'animal devint transparent, comme s'il cherchait à se fondre dans le décor, jusqu'à disparaître complètement.

Le Scorpion avait quelque chose de sinueux, de fluide, de fin, de racé et d'élégant dans son apparence. Il évoquait un félin ou un serpent, voire les deux... Dans tous les cas, on pouvait deviner que c'était un tueur. Il savait ôter la vie comme un oiseau savait voler, d'instinct, mais avec sûreté et précision. Il pouvait, selon son humeur du moment, accorder une mort rapide et indolore avec ses pinces effilées comme des lames de rasoir ou procurer une agonie lente et douloureuse avec son dard gorgé de venin...

Il était le reptile qui rampait dans l'herbe, mordant l'impudent - ou l'imprudent - qui avait eu le malheur de passer trop près de lui ou de lui marcher sur la queue. Il était le fauve qui, tapi dans les fourrés, fondait sur sa proie sans crier gare, la gueule béante, les griffes sorties. Il était le démon vomi par quelque enfer, au visage convulsé de rage, se délectant de la peur et de la douleur qu'il inspirait, massacrant ses victimes avec une férocité rieuse, une joie satanique. Il était la veuve noire à la beauté ensorcelante, tissant sa toile de sortilèges et de maléfices, offrant le baiser de la mort aux beaux mâles qui avaient eu la malchance de tomber dans ses rets. Il était le tueur au tempérament gaiement sadique, offrant la mort avec raffinement, au regard langoureux et à la voix suave et mélodieuse, pareille à celle d'un poète déclamant des vers d'amour à sa bien-aimée...

Mieux valait donc ne pas le déranger ou le provoquer quand on croisait son chemin, car cela revenait à inviter la Mort.... Mais en même temps, il cherchait à ce qu'on l'importune, ne serait-ce que pour avoir une « excuse » de se livrer à ses mauvais penchants !

Quant à entrer de son plein gré dans sa tanière, c'était se jeter dans la gueule du loup !

Pour cet être, occire était plus qu'une passion, un art, un plaisir ou un sport, c'était une façon d'être, une manière d'exister, de se sentir vivre, paraissant aberrante pour les autres, mais naturelle pour lui.

Le Scorpion finit par s'animer dans le silence le plus complet, bougeant son corps avec une grâce sans pareille, semblable à un danseur. Ses petits yeux écarlates s'ouvrirent et il se mit à regarder autour de lui avec prudence. Aussitôt, il se recroquevilla sur lui-même, mettant ses pinces devant ses yeux, rentrant la queue, essayant de se faire le plus petit possible. On eut dit un animal apeuré.

Les Dieux comprirent la situation : le Scorpion ne s'épanouissait que dans les ténèbres et la solitude, elles étaient son manteau d'invisibilité, sa meilleure protection, le secret de sa puissance. Mais dans cette salle immense et lumineuse, remplie de centaines d'yeux l'observant avec curiosité, il se sentait épié, piégé, déplacé, mal à l'aise. Pire que tout, il était dépouillé de ses artifices, il était faible, il était nu, comme si sa carapace était devenue transparente, laissant entrevoir sa véritable nature : il n'était pas mauvais, il était tout simplement farouche. Il n'était pas féroce, il était sauvage. Il n'attaquait pas par agressivité mais par pur réflexe de défense. Son cynisme derrière lequel il se cachait était en réalité de la timidité. Il semait la peur mais le premier peureux, c'était lui, il s'en affligeait mais il ne pouvait faire autrement car c'était dans sa nature !

En définitive, c'était un écorché vif qui, pour dissimuler son hypersensibilité, préférait jouer au méchant, prendre des airs de loup-garou...

Au bout d'un moment, le Scorpion releva légèrement l'une de ses pinces, découvrant un oeil craintif. « Vous, semblait-il dire aux Dieux, m'avez sorti de mon sarcophage de ténèbres pour me plonger dans ce monde de lumière ! Pourquoi ?! ». Finalement, il écarta ses appendices et toisa l'assistance avec un regard où l'on pouvait lire plus de curiosité que de crainte. « Oh ! Si vous m'avez convoqué, c'est parce que l'un d'entre vous doit me donner mon Essence, pour que ma puissance éclate au grand jour (façon de parler bien sûr ! )... Un être à ma semblance se trouve dans cette salle, je le sens ! Cherchons le... Ah ! Le voilà ! »

Il se déplaça de la façon la plus étrange : un curieux mouvement qui tenait à la fois de la course, du saut et de la reptation. Le tout, effectué à une vitesse hallucinante. En une fraction de seconde, il s'était planté devant Artémis, ses pinces frôlant ses pieds, son aiguillon à quelques centimètres de son visage... Cela s'était passé tellement vite, que la Déesse de la Chasse n'avait même pas eu le temps d'avoir peur !

La soeur d'Apollon regarda le Scorpion dans les yeux, établissant avec lui une sorte de lien empathique ; il y avait entre ces deux êtres, si différents en apparence, une sorte de communion d'idées : ils étaient identiques, ils avaient les mêmes goûts, la même vision de l'existence. Chacun se retrouvait dans l'autre.

Elle était Déesse de la Lune (3), donc elle aussi était une créature de la nuit. Elle adorait chasser, traquer le gibier, abattre ses proies avec son arc d'or (4) tout en poussant des cris sauvages (5). Elle était farouche, timide et pudique, châtiant impitoyablement ceux qui osaient violer son intimité. Actéon en fit l'amère expérience... Ce dernier était un chasseur qui avait eu l'audace de la regarder en train de se baigner nue dans un lac ; offusquée, elle l'aspergea de quelques gouttes d'eau qui le transformèrent en cerf, ses propres chiens le mirent aussitôt en pièces !

Elle était l'antithèse d'Aphrodite : si cette dernière prônait la jouissance et la volupté des sens, Artémis s'imposait une stricte chasteté, et non seulement pour elle-même mais aussi pour ses compagnes de chasse. Deux d'entre elles, Callisto et Méra, ayant « fauté » avec le Maître des Dieux furent lardées de traits !

Une reine de Thèbes, Niobé, encourut sa colère. Cette dernière osa dire à voix haute : « Cette pauvre Léto n'a eu que deux enfants, tandis que moi j'en ai eu quatorze - sept garçons et sept filles – qui sont infiniment plus beaux que les siens ! Elle a accouché sur la misérable île de Délos, tandis que moi je suis la souveraine de la magnifique cité de Thèbes ! ». Ces paroles insolentes parvinrent aux oreilles des jumeaux divins qui décidèrent de laver l'honneur de leur mère dans le sang : Apollon tua les garçons avec ses flèches d'argent, tandis qu'Artémis exécuta les filles avec ses flèches d'or (6). Mais, la Déesse de la Chasse alla plus loin dans la cruauté : elle transforma Niobé en statue de pierre ; même dans cet état, elle ne cessa de pleurer la mort de ses enfants, car seuls ses yeux étaient restés de chair, versant continuellement des larmes de douleur...

Artémis toucha légèrement du doigt l'aiguillon du Scorpion. « Tu fus mon vengeur autrefois, murmura-t-elle, c'est un juste retour des choses que ton choix se soit porté sur moi ! ». Car un jour, Orion, un chasseur brutal avait tenté de la violer. En guise de représailles, elle lui envoya un scorpion gigantesque qui piqua Orion au talon. Il mourut sur le coup. Mais son image fut placée au Ciel, au grand mécontentement d'Artémis qui placa à son tour l'image de son champion dans les Cieux. Depuis, Orion est sans cesse pourchassé par le Scorpion.

Au bout d'un moment, Artémis prit l'une des ses flèches d'or et en posa la pointe sur le dard de son vieil ami, puis elle dit d'une voix doucereuse :

- « Entends la voix d'Artémis, fille de Zeus et de Léto, Scorpion Céleste ! Toute ta puissance résidera dans ton dard qui distillera un venin des plus virulents ! Ce feu liquide fera hurler de douleur et de terreur tes adversaires les plus endurcis, et ils n'auront d'autre choix que de mourir dans d'atroces souffrances ! S'ils comprennent enfin la folie qui fut la leur de t'avoir provoqué, et s'ils te demandent pardon en rampant à tes pieds comme des vers de terre, libre à toi de mettre fin à leur tourment d'une manière ou d'une autre... A l'insulte, réponds par la violence ! A la violence, réponds par la fureur ! Sois impitoyable, ne montre aucune faiblesse devant tes adversaires, surtout s'ils sont méprisables et sans honneur, et ne laisse jamais la raison prendre le pas sur l'instinct, car le premier te trompera, tandis que le second te sauvera si tu sais l'écouter ! Que ton pas soit vif et agile, que tes mouvements soient fluides et grâcieux, que la nature et l'obscurité soient tes alliées ! Va maintenant ! »

Les quinze Etoiles formant la Constellation du Scorpion s'allumèrent une par une.

Le vengeur d'Artémis se redressa, il semblait animé d'une énergie nouvelle. « La danse écarlate, la danse de la mort va commencer ! » exulta-t-il. Il jeta un dernier regard complice à son amie, puis il se retourna, et se dirigea vers un coin d'ombre qu'il avait repéré auparavant. Quand il l'eut atteint, il se produisit une chose extraordinaire : son corps épousa l'ombre de manière à ne faire plus qu'un avec elle, et c'est ainsi qu'il gagna la Terre, non pas par la voie des airs, mais par les ténèbres qui étaient présentes dans les moindres replis de l'espace...

- "L'étrange serviteur que j'aurai là !" pensa Athéna.

(1)A ne pas confondre avec l'autre Eros, qui a été engendré en même temps que le Chaos et qui représente le Désir, celui qui unit les contraires.
(2)Tout être, qu'il soit mortel ou immortel, touché par une flèche d'Eros tombait amoureux de la première personne qu'elle voyait !
(3)Séléné était Déesse de la Lune à part entière. Artémis symbolisait la Lune croissante et décroissante.
(4)Ses flèches ont les mêmes propriétés que celles de son frère : provoquer des maladies ou guérir. Apollon, pour sa part, manie un arc d'argent.
(5)Par un curieux paradoxe, elle protège les femmes enceintes et les femelles sur le point de mettre bas. Elle protége en outre les enfants, qu'elle considère comme purs.
(6)Le septième fils et la septième fille échappèrent au massacre, parce qu'ils avaient fait des offrandes aux jumeaux divins après avoir entendu le discours de leur mère, dans le but de calmer leur colère.

A suivre...


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